Nous remercions le pasteur Alkaly Cissé d’avoir accepté la publication de  la prédication qu’il a donnée à Champigny au culte du 3 février 2019 .

L’Eternel Dieu appelle Adam :

Où es-tu ?

—Je t’ai entendu dans le jardin et j’ai eu peur car je suis nu et je me suis caché, répond Adam. 

Quand un petit enfant échappe à notre vigilance, la meilleure façon d’entrer en contact avec lui ce n’est pas par les menaces, au contraire on prend un certain ton et on l’appelle par son prénom.

Le problème ici, dans la Genèse, c’est que nous ne sommes pas dans un appartement ou dans un parc d’attraction ; ici, on est dans un espace et un temps qui échappent totalement à notre rationalité et à nos représentations. Néanmoins, ce n’est pas une raison pour prendre à la légère ce texte, car pris en lui-même, il pose une question essentielle, c’est-à-dire une question que nous portons en nous, que l’homme de tout temps ne peut regarder en face sans angoisse :

—Où es-tu ? Où suis-je ?

C’est autour de ce questionnement que j’aimerais réfléchir avec vous ce matin.

—Où es-tu ?

Et la réponse d’Adam :

__ « J’ai pris peur, car je suis nu et je me suis caché »

Une interrogation vient aussitôt à l’esprit : comment Dieu peut-il ignorer où se trouve Adam ! C’est impossible !

Et pourtant, l’auteur de la Genèse a conservé cette question :

__ Où es-tu ?

Comment l’interpréter alors ?

Le choix opéré par le couple d’enfreindre l’interdit en mangeant le fruit défendu   provoque immédiatement la rupture entre eux et Dieu. C’est la raison pour laquelle ils se cachent.

La question « où es-tu ? » peut donc vouloir dire :

__ Où en es-tu maintenant, après avoir enfreint l’interdit ?

Ici se posent plusieurs questions, notamment celle de la liberté individuelle et son vertige, celui du choix. Faire un choix c’est exercer sa liberté, c’est éliminer en même temps d’autres possibilités. En tant qu’être humain, je ne me contente pas de vivre, c’est-à-dire de naître et de mourir, j’existe, c’est-à-dire que ma présence m’engage dans le monde, et j’ai le devoir de choisir constamment, car exister c’est choisir sa vie. Mais faut-il transgresser la loi pour se sentir libre ?

Si l’exercice de la liberté est un droit fondamental, essentiel pour tout être humain, suis-je libre pour autant de faire tout ce que je veux ? Si je brûle un feu rouge est-ce de l’inconscience ou une preuve de ma liberté ? Tout acte entraine une ou plusieurs conséquences que je dois assumer, c’est-à-dire reconnaître ma responsabilité dans ce qui arrive, par exemple un accident…Je dois assumer jusqu’au bout tous les risques de mon comportement !

Une autre question que soulève le texte concerne le statut de l’interdit lui-même ? Interdire à Adam et Eve de manger le fruit de la connaissance du mauvais et du bon, n’est-ce pas indiquer en même temps la possibilité de passer outre, de transgresser la loi ? Si je peux violer la loi, c’est que, implicitement, elle le permet, mais je ne dois pas ignorer que derrière chacun de mes choix se cache toujours la possibilité d’un bonheur ou d’un malheur ! D’où l’angoisse existentielle, comme on dit : le doute, le tourment : Que dois-je faire ? Ai-je bien fait ? Ai-je agit en toute conscience ? aurais-je pu faire autrement ?

—Où es-tu ?

Mais le « Où es-tu ?» de Dieu pourrait être aussi une manière pour Lui de renouer le contact avec les deux fugitifs.

Adam s’est vu nu, après avoir mangé le fruit défendu, et il a pris peur. Sa peur serait, d’après lui, de se voir tel qu’il est.

C’est cette peur que je voudrais qu’on regarde maintenant ensemble : la peur de soi, en lien avec l’endroit où je suis, c’est-à-dire dans le monde, mon monde, intérieur ou extérieur, peu importe !

La peur d’être soi-même qui fait qu’on se cache. Qu’on se ment continuellement à soi-même, et donc d’une certaine manière aux autres aussi. La peur d’être soi, avec ses failles, ses fragilités, ses fêlures… Car tout l’enjeu de l’interdit dans le jardin mythique concerne la connaissance. En cela le serpent a bien raison, manger du fruit interdit ouvre à la connaissance. Sauf que cette connaissance génère la peur.

Adam et Eve ont peur et se cachent, juste après avoir mangé le fruit défendu, le fruit sensé faire d’eux des dieux : __ « Vous serez comme Dieu », leur avait assuré le serpent. Fausse promesse, évidemment !

Et le réveil est terrible. En écoutant cette voix —qu’elle soit intérieure ou extérieure, peu importe, —cette voix qui leur dit de devenir autre que ce qu’ils sont, ils tombent en réalité sur une image d’eux qui les montre « nu », c’est-à-dire humains, « trop humain », dirait Nietzsche. L’humain limité en son être …, et pour toujours. Car le rêve d’être son propre Dieu ou Dieu pour autrui n’est qu’un leurre qui, sans cesse, s’invite et flatte notre petit moi !

—Je suis nu et je me suis caché !

Mais c’est trop tard, c’est toujours trop tard dans cette affaire. Avant même

de se cacher, on s’est vu, démuni, fragile, mortel, on s’est vu tel qu’on est, et on va passer son temps, sa vie entière à se cacher à soi-même !

—Où es-tu ?

Adam, aurait pu au lieu de fuir répondre comme le jeune Samuel (1Samuel 3) : Me voici ! Bien sûr, Samuel était innocent, et il ne connaissait pas encore Dieu. Et justement, le nom même Dieu, ce nom imprononçable, rendu par un tétragramme inscrit dans le livre de l’Exode, veut dire « Je suis qui je suis » ou « Je suis qui je serai », c’est-à-dire « Je suis là, hier, aujourd’hui et demain », et donc « Me voici ». C’est ce à quoi nous renvoie, je crois, ce dialogue extraordinaire initié par Dieu :

Où es-tu ? — La voix qui parle, qui questionne, dit en même temps : Me voici, moi l’Eternel ton Dieu. Je suis là, même si tes choix t’ouvrent d’autres chemins, même si tu as peur de toi-même et parfois des autres, je ne t’abandonne pas, jamais ! Bien sûr, tu as rendu la relation un peu plus compliquée entre nous, mais malgré cela, Je suis là ! Me voici ! Et toi, dis-moi, où es-tu ?

Cette parole nous parvient, à nous aussi, comme une promesse, comme un appel, une main ouverte tendue vers chacun. La main de la paix ! La paix du cœur offerte sans condition, comme dira Jésus plus tard à ses disciples :

—Je vous laisse la paix, ma paix, je vous la donne. Et je ne la donne pas à la façon du monde. Que votre cœur ne se serre pas, n’ayez peur de rien. »  (Jean 14, 27)

Amen !

Pasteur A. Cissé