Prendre ou donner le pain ? La sainte cène en débat

Joëlle Plantier

Prendre ou donner le pain ? La question peut paraître futile mais elle a suscité un échange inattendu entre Alain Gilles et moi-même, au point d’en faire un sujet de réflexion pour ce numéro spécial Pâques de L’Essen’Ciel.

Alain s’interroge avec une certaine inquiétude sur la version que l’évangile de Jean 13 : 23-26 donne de l’institution de la sainte Cène :

Alors que Pierre demande à Jean d’interroger le Seigneur sur le nom de celui qui le trahira, Jean ne transmet pas à Pierre la réponse de Jésus (« c’est celui à qui je donnerai le morceau trempé » v.25) ; au contraire, il laisse les apôtres échafauder des hypothèses (v.28-29). En ne dénonçant pas la trahison de Judas, Jean ne serait-il pas complice de la mort de Jésus ?

Dans la célébration de la Cène à Champigny, il est d’usage de tendre à son voisin non pas le plat mais un morceau de pain pris, voire choisi, dans le plat, sans que ce geste soit requis par la Discipline de l’EPUF. Est-ce que ce ne serait pas là une façon de reproduire le geste de Jésus désignant (choisissant ?) Judas pour être trahi ? Il y a de quoi être troublé. A Champigny, notre pratique favorise l’harmonie entre les participants quelles que soient leurs convictions. Mais est-ce compatible avec le geste de tendre le morceau de pain à son voisin ? De nombreuses paroisses ont conservé la tradition de laisser à chacun la possibilité de choisir un morceau de pain dans le plat qui lui est tendu.

Pour en savoir plus sur le sens que chaque communauté attribue à sa pratique de la Cène, j’ai mené ma petite enquête dans plusieurs directions. Et d’abord à Champigny. J’ai commencé par interroger des anciens de la paroisse, en l’occurrence Jeannette Mambo et Marie-Claire Baret, pour en savoir plus sur l’origine de cette pratique de donner un morceau de pain à son voisin.

Jeannette :

Je suis arrivée à la paroisse de Champigny en 1997. Passer un morceau de pain à son voisin, c’était une pratique nouvelle pour moi par rapport à l’église évangélique baptiste dont je venais. Concernant la coupe, c’était du jus de raisin et il était servi dans des petits verres individuels. Quand la pasteur Dominique Hernandez est arrivée dans la paroisse, il y a eu un grand débat sur la sainte cène, surtout autour de la coupe. Elle a changé un peu les pratiques, rappelant que chez les Réformés c’est une coupe qui circule et que si, pour des raisons d’hygiène, on ne voulait pas boire à la coupe on pouvait tremper son pain dedans.

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Mais concernant la distribution du pain, les choses n’ont pas changé ; et bien qu’ils n’aient pas fait leur confirmation, les enfants restaient accueillis à la Cène et recevaient le pain comme les adultes. L’argument principal était de rappeler la parole de Jésus : « laissez venir à moi les petits enfants » ; sauf que Jésus ne l’a pas dit à propos de la Cène. Du coup, en grandissant, certains enfants de Champigny ont considéré qu’ils n’avaient pas besoin de faire leur confirmation pour être accueillis à la Cène.

Les pasteurs Alkaly Cissé et Isabelle Hervé ont laissé la tradition se perpétuer. Toutefois, lors de son premier culte comme pasteur titulaire, Isabelle Hervé n’a pas donné le pain aux enfants mais simplement posé sa main sur leurs têtes en signe de bénédiction.

Cela dit, tout ça relève du symbole. Pour moi, même si je n’approuve pas particulièrement cette pratique, ça ne remet pas en question ma foi.

Ainsi donc, c’est là une pratique ancienne à Champigny. Mais d’où vient-elle ? Depuis quand fait-on comme ça ? et pourquoi ? Jeannette m’oriente vers Marie-Claire, qui est sans doute la mémoire de notre paroisse. Je l’appelle. Bien que je la dérange en pleine réunion de famille, elle a la gentillesse de me répondre.

Marie-Claire :

Avant l’arrivée du pasteur Hernandez, la paroisse est restée 8 ans sans pasteur. Pendant cette période, il y a eu un moment où le pain de la Cène était une miche. Chacun rompait pour lui-même un morceau avant de passer la miche à son voisin. La pratique a été jugée trop compliquée et l’on a commencé à couper les morceaux de pain à l’avance. Mais on a gardé la symbolique qui consiste à donner le pain à son voisin, avec une parole telle que « le Seigneur est avec toi ». La sainte Cène est un moment de partage. L’idée première était donc de partager le pain comme le Seigneur faisait, rompant le pain et le passant aux autres. C’est donc pour une raison pratique qu’on a commencé à couper le pain en morceaux, et c’est en signe de fraternité qu’on fait le geste de donner un morceau à son voisin.

Forte de ces informations, j’ai demandé à Yann Viguié de témoigner de la pratique du pain à Champigny.

Yann :

La cène, la cène, la cène.

Chacun vit la cène à sa manière et, moi enfant, il n’aurait pas été concevable de communier avant sa « 1ère communion », et donc d’avoir des enfants autour de la « table », ni de recevoir le pain (ou le vin) ; de plus avec un mot de la part de son voisin.

Mais il faut évoluer et vivre avec son temps, et cette pratique, que j’ai un peu découvert à Champigny, il y a 20 ans déjà, m’a tout de suite plu.

En effet, comment ostraciser des enfants, leur refuser la communion en Christ, le fait que chacun est appelé par son nom, sous prétexte qu’ils sont trop petits, qu’ils ne peuvent pas comprendre. Éventuellement, je subtilisais un morceau de pain pour le leur remettre

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après, mais ma pasteure a vaincu mes réticences en leur remettant directement elle-même le pain qu’ils convoitaient. D’ailleurs cette question a été débattue en Conseil Presbytéral et a fait l’objet de votes démocratiques.

Déjà, il y a près de 40 ans, je n’ai pas attendu ma confirmation pour communier pour la 1ère fois, mais quelques semaines avant, lors d’un culte « normal », après en avoir débattu en caté, un jour où je me sentais prêt. D’ailleurs je me souviens très bien de la lettre de félicitations de mon grand-père reçue à l’époque pour cet acte important de la vie et de la transition au monde adulte qui s’est fait naturellement. Ça ne l’a d’ailleurs pas empêché de venir et de faire 800 Km quelques semaines plus tard, pour le même acte plus solennel le week-end de la Pentecôte.

De même, il n’est pas partout habituel de recevoir le pain et la coupe de la part de son voisin, avec un petit mot échangé, mais cela crée du lien et un esprit de communion au sein de la communauté. Et quand en plus on entonne A toi la Gloire a capella, alors c’est un grand moment de bonheur, de communion, et un peu ma madeleine de Proust.

Évidemment, quand il y a des nouveaux ou beaucoup de monde, c’est un peu plus compliqué à gérer, de dire notamment : « venez tous dans le cercle, car chez les protestants, communie qui veut », et de se trouver donner du pain à un voisin qui n’en voulait pas. La pratique du pain trempé dans la coupe n’existait pas non plus avant, mais est tellement mieux pour ceux qui sont attachés à l’hygiène. Et puis c’est tellement mieux que chez nos amis catholiques où ne communient que les baptisés, et encore ! j’ai vu, à cause de cela, plusieurs mariages mixtes faillir capoter. Avec le catholique du couple très attaché à l’eucharistie, mais impensable de faire communier les protestants. J’ai donc entendu le prêtre dire : « les catholiques, venez communier, et les protestants puisque vous chantez bien, pendant ce temps chantez » ! C’est mon pire souvenir d’A toi la Gloire, j’ai failli quitter le mariage !

Par contre, quoi de plus beau qu’un A toi la Gloire chanté a capella sur le lac de Galilée, au Mont des Oliviers, ou à celui des Béatitudes avec des amis catholiques ? Je l’ai fait et vous conseille à tous de pouvoir le faire un jour.

Revenant au motif initial de ma discussion avec Alain (pourquoi Jean ne transmet pas la réponse de Jésus à Pierre ?), j’ai interrogé Marc Pernot, ancien pasteur de l’Oratoire actuellement en poste en Suisse.

Marc Pernot :

La Bible est faite pour que chacun la lise à sa façon. Quand, selon certains évangiles Jésus donne de sa main la Cène à Judas c’est un geste de miséricorde pas de condamnation. Et ce geste de miséricorde a une grande force pour nous puisque nous sommes tous pécheurs : il fait de nous des personnes que Dieu aime et tente de nourrir en Christ du meilleur de ses dons afin que nous puissions choisir la vie et choisir de faire vivre plutôt que de faire mourir. Cela dit, personnellement, c’est pour bien d’autres raisons que je n’aime pas tellement cette façon de faire prendre la Cène où chacun tend à son voisin non pas le plat mais un morceau de pain :

1) Cela force la personne voisine à communier (ce serait rude de refuser le pain tendu par un autre), et donc ça interdit d’accueillir dans le cercle des personnes qui désireraient

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venir par solidarité mais sans communier ; ce qui est en particulier sympa pour un conjoint catholique qui hésite à communier dans une église protestante à cause des consignes de son église, ou d’un conjoint agnostique, ou en recherche… Avec votre façon de célébrer la Cène, il faut annoncer que seules sont invitées dans le cercle les personnes qui désirent communier.

2) J’aime dans l’institution de la Cène le « prenez et mangez, ceci est mon corps » (Mt 26:26, Mc 14:22). Le « prenez » me semble important : ce geste délibéré, ce choix de prendre le pain. Le plat tendu, comme le bout de pain offert est un symbole de la grâce. Mais le plat tendu offre la liberté de prendre ou non le pain qui valorise bien la grâce de Dieu : l’amour

qui s’offre sans chantage. La réponse à cette grâce est la foi. Si le Christ avait dit « Recevez et mangez », cela laisserait à la personne un rôle plus passif. C’est en « prenant et mangeant » ce que Dieu nous donne par l’Esprit que nous sommes incorporés au corps du Christ (le corps mystique, bien entendu).

3) Concrètement, pour le fidèle, le fait de gérer à la fois le bout de pain reçu, le plat reçu, et le fait de devoir donner un bout de pain à l’autre est un geste complexe qui manifestement demande une concentration qui n’est à mon avis pas tellement favorable à la prière qu’il me semble bon d’avoir quand on mange le pain et boit le vin.

4) Très très concrètement (et je m’en excuse) : de 10 à 30% des personnes ne se lavent pas les mains aux toilettes, encore bien plus de personnes touchent la poignée des toilettes après s’être lavé les mains. Cela fait que je ne pense pas hygiénique de recevoir le pain de la main de son voisin. Et encore moins de la main du pasteur qui a serré une centaine de mains avant le début du culte. Le pain est alors infiniment plus sale que la coupe de vin passant de lèvres en lèvres (on n’a pas touché avec ses lèvres la poignée des toilettes, et la salive est antiseptique).

5) Par ailleurs, personnellement, je trouve assez pénible que l’on suggère aux participants de dire un mot à son voisin en passant le pain, le plat ou la coupe. Surtout si c’est un mot appartenant au langage religieux. Un symbole se suffit à lui-même. A mon avis quand on passe le pain et la coupe à son voisin, regarder dans les yeux en souriant suffit, c’est plus personnel, plus vrai (pour que cela le reste il ne faut pas avoir donné la consigne de le faire, bien entendu).

Mais cela dit, si certaines paroisses pratiquent le geste dont vous parlez c’est qu’elles y voient des avantages déterminants, et elles ont sans doute raison. Dans le domaine de l’interprétation biblique il y a bien des interprétations intéressantes, pour les façons de pratiquer le culte aussi. Chacun selon sa sensibilité.

Voilà. Le débat est ouvert. Ou réouvert. Et vous qu’en pensez-vous ?

Joëlle